Українська та зарубіжна поезія

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LIRE LES YEUX

LIRE LES YEUX JUSQU’À ÉCRIRE DANS LE CIEL ET QUE TOUT DEVIENNE BLEU DANS LE CIEL

Si nos yeux ne font pas de bruit c’est pour que nous puissions entendre tout ce que nous voyons et c’est que la vision du monde emet toujours des sons et que sans la vue nous serions dans le silence total et nous lisons et nous entendons les mots sous nos yeux et si nous ne pouvons pas lire avec les mains c’est que les mains font trop de bruit pour que nous puissions entendre les mots sous nos doigts et la vue laisse entendre toute chose mais le toucher etouffe toute voix le champ de vue n’est qu’une paume transparente contre laquelle tout vient resonner c’est pourquoi l’ecriture n’est pas touchable et qu’elle ne peut être que visible et que si on pose la main on n’entend plus rien et si l’ecriture n’est pas en relief c’est parce qu’elle n’est qu’une couleur et ce qu’on ecrit s’ecrit avant tout avec les yeux et ne se touche pas sans disparaître sous les doigts et l’ecriture ne tient qu’à nos yeux il faut la lire et qu’on l’entende et la faire echapper de sous nos yeux et la projeter sous nos oreilles afin que l’on puisse encore la saisir les yeux fermes et qu’elle naisse même dans la nuit et après avoir modele une boule il faut la toucher jusqu’à pouvoir ecouter son volume comme après avoir ecrit un texte il faut le lire et que sa lecture soit entendue comme en un espace à palper et si l’on ne pouvait plus toucher on ne pourrait plus parler parce que nous serions trop loin les uns des autres comme si la voix etait nee de nos corps qui peuvent s’accoupler et que si nous volions nous serions muets et que si nous ne pouvions plus que nous toucher aussi comme si la voix etait seulement nee d’une distance qui est celle de la vue et que la langue etait dans les yeux et que sans eux nous n’aurions plus rien à dire et il faut lire les livres tout haut jusqu’à ce que notre voix en rende chaque mot palpable lire jusqu’à donner une veritable epaisseur au texte un poids au livre faire entendre ce qu’on lit ce que l’on voit que les mots dans notre bouche deviennent matière jusqu’à pouvoir les mâcher puis les cracher dans l’espace et lire et prendre les mots par le bout et les trouer et souffler en eux jusqu’à les gonfler en des volumes demesures et qu’ils envahissent le vide jusqu’à eclater et il faut lire jusqu’à pouvoir continuer les yeux fermes car la voix c’est ce qui fait exister le livre même dans l’obscurite et l’entendre c’est le faire naître au-delà des yeux c’est le rendre touchable et que la nuit ne puisse plus l’effacer et la lecture c’est son souffle nocturne sa respiration quand il pourrait faire nuit sur lui et on l’entend mais ce n’est que son battement dans l’obscurite sa vie au-delà de la lumière et il faut lire les livres à voix haute crier leurs mots et que notre voix soit si forte qu’elle les decolle du papier où ils sont imprimes et qu’elle leur fasse quitter la page jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien que le blanc et que tous les livres soient vierges une fois lus afin que l’on puisse tous les reecrire autrement et les lire une seule fois et que le monde entier les entende qu’ils s’enfouissent dans toutes les oreilles et qu’ils ne soient plus ecrits que dans les memoires que les bibliothèques ne soient plus que dans toutes les têtes que tous les livres soient ranges dans toutes les pensees jusqu’à ce qu’ils disparaissent peu à peu dans la nuit des temps et que l’on ne puisse plus savoir et que l’on ne sache plus rien enfin afin de pouvoir reecrire indefiniment d’autres livres
…/…

In Ouste n° 15

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LIRE LES YEUX - JEAN-LUC PARANT