Українська та зарубіжна поезія

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LENTEMENT À PIED à travers le Gras de Chassagnes (extraits)

Premier janvier. Le soleil, qui efface la vitre, a reveille
quelques lezards. Dans l’enclos, l’amandier chante une
joie prematuree. Les violettes, qui ne risquent aucun ave-
nir, parfument les coins d’ombre. Hier soir, la Combe de
Mège rêvait aux harmoniques très lointaines de son nom.
Le puits gracile, les bourgeons crispes, les chênes, les
murets : tout attend. De chaque odeur part un sender.
Entre deux pierres, ce mot juste : herbe. Plus loin, la
même exactitude : tige verte, fleur jaune, sur un îlot de
terre brune. Le jour deborde de toute part.
Clous tordus et rouilles, tessons de poteries et debris de
navettes, cafetière aphone à jamais, fragments du poème
naguère su par cœur. Là, eclatants de rosee, dans le matin.
Profondeur de ce qui appelle dans le paysage,
patience, obstination, comme si une attente se tenait,
anterieure à toute chimie. Se taire, regarder. Et en
croire ses yeux.
Au bout de chaque jour, une terrasse de silence, et le
verre d’une eau semblable à la musique ; cette source
et ce crepuscule, soiree de pierres fraîches. Les mots
pareils à du bon pain, circulant dans la voix des arbres.
Vent du nord. Voix blanche du Tanargue. Le gris
remonte à la surface des calcaires. Sous la poigne de fer
du gel, tout se crispe : bourgeons surpris, fleurs decon-
fites et murs serres autour d’un restant de chaleur qui
balbutie dans l’âtre. Deux corbeaux rament dans le
froid epais. Les nuages enflent d’une respiration por-
teuse de menaces bien plus lourdes que la simple pluie.
En compagnie de Fan K’ouan et de Kouo hi, le long
des rives du Granzon. Degres doucement etages vers le
ciel. Fins roseaux peignant la surface des eaux. Et puis
ce vert des mousses et ce brun des ecorces. Et les amis
silencieux, la matinee qui s’eternise, les premiers ani-
maux du printemps. L’instant où s’accordent les ins-
truments. Nous descendons très lentement dans les
couches les plus chaudes de la beaute du monde.
Feuilles de l’amandier. Frisson d’acquiescement. Vert
tendre, et puis, violet, de l’iris le cri un peu etouffe.
Aventure de chaque instant ; mort bruyante d’un taon
sur la marche de l’escalier. Ce qui fut. Le monde à haute
voix, et le jour qui se tait. Entre les amandiers, le soleil,
entre les chênes. Milliard de feuilles du soleil. Debris de
concretions dans le parfum du thym. Proprete luisante
des choses. Quelqu’un en moi s’est mis en marche.


LENTEMENT À PIED à travers le Gras de Chassagnes (extraits) - GIL JOUANARD